Sans

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« Martine Pisani, elle, n’a de comptes à rendre à personne, sinon à ses interprètes, dont l’humour, taillé à même leurs silhouettes de guingois, maintient à flot ses gags minimalistes. Après avoir volontairement vidé le plateau, la chorégraphe, qui présentera aussi sa pièce « Bande à part » dans le cadre des Iles de danse, plante ses danseurs dessus pour l’occuper au mieux.

Mission accomplie. Nos trois lascars réinventent des jeux bêtes comme chou et se refont une virginité spectaculaire. A l’espace théâtral, ils préfèrent l’aire de jeu tout court, en gardant à l’œil la représentation. Ils sont malins, volontairement à côté de la plaque et pourtant en plein dans la cible. Le dérisoire de leurs actions, critique des codes de la danse contemporaine, flirte avec la dérision. Mais le fil corporel, entre grâce et maladresse, est solide. De dérapages ridicules en faux exploits, la triplette infernale fait de la débilité l’arme d’un burlesque chorégraphique inédit. Avec trois fois rien, et c’est déjà beaucoup. »

Rosita Boisseau in Le Monde 20-11-2004

 

 

 The Herald

Martine Pisani « Sans »

« Take three men. Let them loose on a bare stage with no music, no soundscore and no intentions on the part of the choreographer, beyond having them move around in ordinary ways. It’s the kind of approach that was all the rage back in the 1960s when pedestrian movement was a watchword among dance-makers in New York.

I doubt however if many of the resulting pieces were as funny as Martine Pisani’s sans – partly because the French choreographer has the kind of “what if ?” curiosity that leaves no step unturned… or tripped up, even; and partly because her trio of goofy guys have a spirit of playfulness that disguises technical virtuosity and precision timing as accidents of a clowning, co-incidental kind. Whether it’s a dumb show of fleeting facial expressions or a human ball of tangled-up limbs, playground chases or competitive sports, the lads contrive to make it seem wacky. Until Olivier’s enigmatic speech… when you remember Pisani is French and the possibility of the jokes having a philosophical question-mark as an unspoken punch-line does creep in. Before such contemplation raises a frown, however, there’s a hectic action replay that leaves us laughing once more.  »

Mary Brennan, in The Herald 2005.08.27

 

 

 

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Grands écarts et faux pas, Muriel Steinmetz, L’Humanité 16.04.2002

« Sans » de Martine Pisani 

Elle dicte l’hésitation, le déséquilibre, le trébuchement, à des danseurs qui ont toujours l’air d’être à côté de leurs pompes, « sans », présenté au Centre national de la danse (CND) de Paris, convoque trois danseurs (les excellents Theo Kooijman, Laurent Pichaud et Olivier Schram) qui, d’entrée de jeu, rasent les murs, avancent à reculons, tournent le dos au public. Leur espace est celui de l’évitement. Sous toutes ses formes. C’est précis, riche d’humeur comique, sans que soit recherché un rire trop facile.

La singularité de cette pièce consiste à tenter l’impossible surgissement du faux pas, dans ses mille versions scéniques. Les interprètes ne s’appuient sur aucune narration. Le thème est celui de la présence improbable des trois compères, sans cesse jouée et déjouée au petit poil. Les corps vibrent d’une incertitude, certes contrôlée, sans qu’il y paraisse. Ils réussissent à valider une manière très physique de signifier l’écart, le trébuchement, où nous pouvons reconnaître nos propres manques. (…) Chez Martine Pisani, l’anatomie constitue une fabrique d’éléments dessoudés. Chacun est dans son corps comme dans une famille nombreuse. Le pied trébuche car il a pris une autre direction que la jambe, l’avant-bras et la main ne sont pas d’accord. L’incohérence n’est pas soulignée, elle affleure simplement tout du long. (…) On marche à quatre pattes, on tourne par terre, bien assis sur son derrière, on évolue en crabe. Après cette débauche de puérilité très ajustée à chaque personnalité, les trois hommes perdent leur enthousiasme, s’ennuient, tournent en rond, broient du noir, la tête entre les mains. Très vite leurs forces reviennent pour un nouveau tourbillon d’actions, sous la forme du jeu baptisé  » Un, deux, trois soleil « , où tout faux pas mène à la perte. Les gestes, stoppés net, sont montés en épingle caricaturale. Puis chacun répète, comme un perroquet, les mouvements de son voisin le plus proche.

(…) Le public reste seul, mais le trio ne tarde pas à revenir. Se sont-ils fait passer un savon en coulisse ? Ils entament alors une hilarante satire de la danse contemporaine. La notion de tas, figure diablement à la page, ils la passent au crible de la critique, créent un incroyable imbroglio de jambes à la renverse, d’échines esquintées, si bien que l’on croirait voir un paquet de viande vendue à la cheville. Les portés contemporains sont également leur cible. Martine Pisani reprend à son compte des figures de style qu’elle vide de leur substance. Ne reste que l’enveloppe, hésitante, celle de trois jeunes gens, au moi corporel sacrément divisé. Ce sont des êtres, malgré eux incarnés et qui n’en reviennent pas. Chez eux, le corps trépigne sous des poussées de colère et l’oeil reste invariablement grave. A l’instar d’une vidéo du chorégraphe Xavier Leroy, le trio rejoue la représentation dans sa version accélérée, avec un sens du comique qui force l’admiration. C’est habilement monté. Du grand art. Marrant de surcroît.